THÉATRE DE L’ABSURD
Comme il l'a dit lui-même plus d'une fois, Ionesco a inventé, à travers son théâtre, une langue que tout le monde parlait déjà . Une langue qui, à force d'être apparemment dépourvue de sens, se charge de toute une multitude de significations que les mises en scène de ses pièces peuvent faire surgir à la surface des mots, au niveau des sons et de leur enchaînement plus ou moins logique. Nous venons d'employer deux termes à un premier abord incompatibles : car le manque de sens exclut d'habitude toute logique.
Or, et c'est précisément là que réside le mérite d'Eugène Ionesco, il a réussi à marier d'une manière à la fois originale et déconcertante l'absurde le plus atroce - au niveau du langage comme porteur d'information et comme moyen de communication - et la logique la plus irréfutable - au niveau des paroles incohérentes rangées dans des phrases parfaitement structurées.
Biographie DU ÉCRIVAIN Eugène Ionesco
Ionesco reste avec sa jeune sœur et sa mère qui fait vivre ses enfants comme elle peut à Paris, grâce à des travaux occasionnels et à l'aide de leur famille française. Il est placé dans un foyer d'enfants auquel il ne peut s'habituer. Aussi, de 1917 à 1919, sa sœur et lui sont confiés à une famille de paysans de La Chapelle-Anthenaise, un village proche de Laval (Mayenne). Cette période restera dans son souvenir comme un temps très heureux.
En 1922, le frère et la sœur retournent chez leur père à Bucarest où ils apprennent le roumain. Leur père a obtenu leur garde mais ils ne trouvent aucune sympathie chez leur belle-mère restée sans enfants. En 1926, Ionesco se fâche avec son père, apparemment très autoritaire, et qui du reste n'a que du mépris pour l'intérêt évident que son fils porte à la littérature: il aurait voulu en faire un ingénieur. Ionesco entretiendra une relation exécrable avec ce père opportuniste et tyrannique. Ce même père, magistrat, se rangera tout au long de sa vie du côté du pouvoir et de la corruption, et adhérera successivement au nazisme puis au communisme. Ionesco n'acceptera jamais le manque d'amour et le rejet infligés par son père.
Il retourne chez sa mère, qui est revenue elle aussi en Roumanie, et a trouvé un poste acceptable à la banque d'État roumaine. En 1928, il commence des études de français à Bucarest et il fait la connaissance d'Émile Michel Cioran et de Mircea Eliade, ainsi que de sa future femme, Rodica Burileanu, une étudiante en philosophie et en droit appartenant à une famille roumaine influente. Parallèlement, il lit et écrit beaucoup de poésie, de romans et de critiques littéraires (en roumain). Après avoir terminé ses études en 1934, il enseigne le français dans différentes écoles et dans d'autres lieux de formation, puis se marie en 1936.
est la première pièce de théâtre écrite par Eugène Ionesco. Mise en scène par Nicolas Bataille, la première eut lieu le 11 mai 1950 au Théâtre des Noctambules, elle fut publiée pour la première fois le 4 septembre 1952 par le Collège de ’Pataphysique. Depuis 1957, cette pièce est jouée en permanence au théâtre de la Huchette [1]. Avec un nombre record de représentations, c'est devenu l'une des pièces les plus jouées en France. Par ailleurs, elle a reçu un Molière d'honneur.
La genèse de la pièce
L'idée de la pièce est venue à Ionesco en essayant d'apprendre l'anglais avec la Méthode Assimil. Frappé par la teneur des dialogues, à la fois très sobres et étranges, il décide d'écrire une pièce absurde intitulée L'anglais sans peine. Ce n'est qu'après un lapsus lors d'une répétition que le titre de la pièce est fixé. En effet, l'acteur qui jouait le Pompier, devait parler, dans une très longue tirade, d'une institutrice blonde qui devint une "cantatrice chauve".
Ionesco s'inspire de la méthode assimil, mais dans "notes et contre-notes", il explique que l'absurde est venu se surajouter à une simple copie d'un manuel d'apprentissage. Ainsi, Mr Smith déclare que la semaine a trois jours: Mardi, Jeudi et Mardi. L'absurde devient le moteur de la pièce, car Ionesco a le projet de "Grossir les ficelles de l'illusion théatrale."
L'histoire
Résumer la pièce est une chose presque impossible tellement l'absurde est omniprésent. Toutefois, on peut dégager un semblant d'histoire:
Les Smith, famille traditionnelle londonienne, reçoivent les Martin. Le capitaine des pompiers leur rend visite. Celui-ci reconnaît en Mary, leur bonne, une vieille amie.
Ce résumé ne retrace pas du tout l'ambiance de la pièce dans laquelle aucune intrigue n'est présente.
Cette œuvre est une autopsie de la société contemporaine par le truchement de propos ridicules, par leur banalité, que tiennent deux couples au coin du feu.
Le summum de l'absurde est atteint lorsque le pompier demande "Et la cantatrice chauve" et qu'on lui répond "Elle se coiffe toujours de la même façon", ce qui ressemble à un serment de l'auteur de toujours faire (et d'être reconnu) grâce à l'absurdité de ses œuvres.
Autre scène de culte: La récitation de poèmes et de fables qui entraîne une mise en scène anti-théatrale.
Les caractéristiques de la pièce
Pièce absurde par excellence, il est tout de même intéressant de s'arrêter sur plusieurs points:
- Les relations entre les personnages peuvent être interprétées par la mise en scène, et tour à tour, ce seront les femmes qui deviendront complices ou encore les Smith contre les Martin... À aucun moment, il n'est possible de dégager une relation stable entre deux personnages. Même la relation entre le pompier et la bonne est ponctuée par un «Lâchez-moi».
- Les phrases de la dernière scène malgré leur apparente déconnexion sont tout de même reliées par certains traits sans pour autant rendre cohérent le passage.
- L'humour qui, a priori, n'était pas le but initial de l'auteur est bien présent.
Écrite en juin 1950, la première représentation a lieu en février 1951 au Poche Montparnasse, dans une mise en scène de Marcel Cuvelier. La mise en scène de la création est toujours représentée (avec celle de La Cantatrice chauve) au théâtre de la Huchette.
Personnages
L'élève (18 ans)
- Le professeur (50 Ã 60 ans)
- La bonne "Marie" (47 ans)
Intrigue
Une élève se présente à une leçon particulière chez son professeur. Son peu de notions en mathématiques ne lui suffisent pas à combler les énormes lacunes en philologie linguistique et en langues, ce qui va particulièrement agacer son professeur...
L'intrigue, comme souvent dans les pièces de théâtre de l'absurde, est déroutante. D'abord une élève est reçue par la bonne qui lui prie d'attendre le professeur. D'abord, le professeur est timide, poli à l'extrême. À l'inverse, l'élève est à l'aise. Le professeur commence, malgré les avertissements de la bonne, par l'arithmétique. Progressivement, le professeur prend de plus en plus l'ascendant sur l'élève qui est de plus en plus timide. Le professeur passe, toujours malgré les avertissements de la bonne à la philologie. Il raconte des inepties: l'espagnole (avec un e muet) est la langue mère. L'élève a mal aux dents, le professeur se fait de plus en plus violent y compris physiquement. Le professeur finit par tuer l'élève sans qu'elle ne se défende. La bonne aide le professeur à se débarrasser de sa quarantième victime.
RHINOCÉROS
Fable politique et réflexion sur l'Histoire, 'Rhinocéros' raconte comment une étrange épidémie s'abat sur une de ces petites villes comme il y en a tant, ici ou ailleurs. Les uns après les autres, les habitants sont transformés en rhinocéros, excepté Bérenger, naïf débraillé qui noie son angoisse dans le Ricard. Il est l'opposé de son ami Jean, un raisonneur dogmatique du genre coincé qui lui va se transformer en rhinocéros car 'il faut être dans le coup'.
Rhinocéros est une pièce de théâtre en trois actes et en prose d'Eugène Ionesco créée dans une traduction allemande au Schauspielhaus de Düsseldorf le 6 novembre 1959, publiée en français à Paris chez Gallimard la même année, et créée dans sa version française à Paris à l’Odéon-Théâtre de France le 22 janvier 1960.
Dénonciation
Il s'agit d'une fable dont l'interprétation reste ouverte. L'une de ces interprétations peut-être plus évidente serait
La montée de la "rhinocérite"
Cette pièce se divise en trois actes, chacun montrant un stade de l'évolution de la rhinocérite, illustrant la montée du nazisme.
Dans l'acte I, les rhinocéros en libertés provoquent tout d'abord l'étonnement et choquent les personnages. Jean ne comprend pas que cela puisse être possible, il énnonce même clairement "cela ne devrait pas exister". L'épicier s'énerve en voyant la ménagère partir avec son chat ensanglanté "Nous ne pouvons pas nous permettre que nos chats soient écrasés par des rhinocéros ou par n'importe quoi!". Comme à la montée de chacque mouvement fasciste, les gens sont tout d'abord effrayés.
Durant l'acte II, les gens commencent à se transformer en rhinocéros et à suivre la rhinocérite. C'est là que l'on remarque les premières oppositions clairement marquées, selon Botard c'est "une histoire à dormir debout!", "c'est une machination infâme". Ce dernier ne veut pas croire en la réalité de la rhinocérite comme certains ont pu nier la montée du nazisme. Les personnes commencent à se transformer en rhinocéros: c'est le cas de Monsieur Boeuf, d'ailleurs pour cela Monsieur papillon son directeur décide de le renvoyer pour de bon, qui est ensuite rejoint par sa femme, "je ne peux pas le laisser comme ça" dit-elle pour se justifier. Les pompiers sont débordés, le nombre de rhinocéros augmente dans la ville. Ensuite, Jean, personnage si soucieux de l'ordre au départ si chocqué par la présence de rhinocéros en ville se transforme en rhinocéros, sous les yeux désespérés de son ami Bérenger. On assiste ainsi à la métamorphose d'un être humain en rhinocéros. Jean est tout d'abord malade et pâle, il a une bosse sur le front, respire bruyamment et a tendance à grogner. Puis il verdit de plus en plus et commence à durcire, ses veines sont saillantes, sa voix devient rauque, sa bosse grossit de plus en plus pour former une corne. Jean refuse que son ami appelle un médecin, il parcourt sa chambre tel un bête en cage, sa voix devient de plus en plus rauque et Jean émet des barrissemnt. Selon lui, il n'y a rien d'extraordinaire au fait que Boeuf soit devenu rhinocéros, "Après tout, les rhinocéros sont des créatures comme nous, qui ont le droit à la vie au même titre que nous!", lui qui était si cultivé, si littéraire, il proclame soudain "l'humanisme est périmé! Vous êtes un vieux sentimental ridicule."
Enfin, à l'acte III, tout le monde est rhinocéros. Béranger et le seul à réagir normalement et à ne pas trouver ça normal. Il s'affole et se révolte contre la rhinocérite. Dutard miniminise la chose puis devient rhinocéros car son devoir est "de suivre [ses] chefs et [ses] camarades, pour le meilleurs et pour le pire. Daisy refuse de "sauver le monde" et suit les rhinocéros qu'elle trouve soudainement beau, dont elle admire l'ardeur et l'énergie. Finalement, après avoir hésité, Bérenger décide de ne pas capituler : " Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu'au bout! Je ne capitule pas!
- Le dérèglement du langage
Comme dans la plupart des pièces de Ionesco, l'auteur utilise pour symboliser une dérive d'un mode de pensée, un dérèglement de la parole. Ce dérèglement apparaît à plusieurs reprises dans la pièce, mais le passage le plus significatif est le discours du logicien au vieux monsieur. En effet ce passage est une série de faux syllogismes utilisés par le logicien pour "séduire" le vieux monsieur et le convaincre de la grandeur de la logique.
- Un esprit de système
On peut rapidement remarquer que les personnages présents dans la pièce (à l'exception de Bérenger) sont enfermés dans un esprit de système. En effet le logicien ne pense et n'analyse la situation qu'en utilisant la logique, laquelle lui permettrait de tout comprendre. Il ne peut réfléchir qu'en tant que logicien tout comme Mr Papillon qui ne pense qu'en tant que directeur. D'autre part on remarque que Jean est enfermé dans un esprit plein d'idées d'extrême droite (grandeur de la force, de la volonté) alors que Botard semble être d'extrême gauche. Ainsi Ionesco montre à travers cette caractéristique que tout esprit de système aboutit à l'acceptation de l'inacceptable (Dans la pièce, la transformation en rhinocéros)
